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Robert Silverberg : Bref historique

Débuts

Robert Silverberg est né à New York le 15 janvier 1935, fils unique de Michael et Helen Silverberg. Il reste généralement très discret sur sa vie privée, mais il a parfois laissé entendre qu'il était un enfant solitaire et taciturne, qui trouvait dans la science-fiction et la fantasy une forme d'évasion.

En 1949, il créa un fanzine de science-fiction baptisé Spaceship et vendit son premier texte professionnel à Science Fiction Adventures, un article intitulé Fanmag, dans le numéro de décembre 1953. Sa première fiction publiée dans un cadre professionnel fut Opération Méduse dans le numéro de février 1954 de la revue britannique Nebula Science-Fiction. Son premier roman, Revolt on Alpha C, parut en 1955.

En 1956, il obtint à l'université de Columbia un diplôme de littérature comparée et épousa Barbara Brown, ingénieur électronicienne spécialisée dans le radar et l'optique (selon une biographie de quatrième de couverture). Sa formation littéraire transparatrait plus tard dans ses écrits mais, pour l'heure, il ne semblait pas vouloir l'intégrer à ses écrits de science-fiction, récits de pure aventure ne trahissant aucun intérêt particulier autre que ceux de la science-fiction typique de l'époque.

Le moulin à fiction : la sécurité tue le talent artistique

Après ces premières ventes, il se mit à publier des nouvelles dans les revues de SF, à un rythme hallucinant, et reut le Hugo du meilleur espoir (il fut le plus jeune auteur à l'avoir jamais reu). Pendant l'été 1955, alors qu'il poursuivait ses études, Silverberg emménagea dans un appartement de New York qui allait profondément changer sa vie. Son voisin était Randall Garrett, auteur de science-fiction reconnu ; Harlan Ellison, autre débutant prometteur, habitait lui aussi l'immeuble. Garrett présenta Silverberg à la plupart des éditeurs importants de l'époque, et tous deux collaborèrent à de nombreux projets, souvent sous le pseudonyme commun de Robert Randall. Trois des nouvelles qu'ils avaient co-écrites, The Chosen People, The Promised Land et False Prophet, formèrent les bases du roman The Shrouded Planet, paru en 1957. Suivirent d'autres nouvelles et romans.

Parallèlement à ces collaborations, Silverberg écrivait seul une telle somme de textes, et en vendait tant, qu'il se voyait contraint de les publier sous divers pseudonymes pour éviter de saturer le marché. Ainsi naquirent David Osborne, Ivar Jorgenson et Calvin M. Knox, parmi tant d'autres (voire la page consacrée aux pseudonymes). Il était capable d'écrire sur commande, si bien que, lorsqu'on le lui demandait, il pouvait produire en une journée ou deux un texte d'une longueur donnée sur un thème donné. Sans doute craignait-il de subir le même sort que d'autres auteurs de talent qu'il voyait incapables de gagner correctement leur vie grâce à l'écriture. Entre 1957 et 1959, il publia (sous différents noms) plus de deux cent vingt textes courts et onze romans, jamais réimprimés pour la plupart. Il écrivit aussi de nombreuses nouvelles relevant d'autres genres, notamment des énigmes policières, du western et de l'érotisme. étant moi-même auteur, cette cadence me semble ahurissante. Pas étonnant qu'il ait fini par souffrir de surmenage.

Il a reconnu être devenu, au cours de cette période, son pire ennemi, obsédé à tel point par la vente qu'il ne donnait jamais le meilleur de lui-même. L'écriture lui était devenue un boulot. Il produisait ce qu'il croyait que le marché voulait, l'écrivait assez vite et bien pour le vendre, mais rien de plus. Il semblait vivre comme un prolongement de l'enfant solitaire qui s'échappait en rêvassant, mais ne savait pas comment intégrer l'adulte cultivé dans sa vie professionnelle.

Où l'intrigue s'enrichit : les nombreux visages de Robert Silverberg

En 1959, Robert Silverberg annona qu'il cessait d'écrire de la science-fiction. Malgré tout, romans et nouvelles continuaient à paratre, essentiellement des recueils de textes écrits à ses débuts et d'anciennes nouvelles retravaillées sous forme de romans. La plupart de ses écrits du début des années 60 n'appartenaient pas au domaine de la science-fiction. Il écrivit de nombreux essais, à commencer par Treasures Beneath the Sea en 1960. Puis, avec Lost Cities and Vanished Civilisations en 1962, Robert Silverberg fit ses débuts dans le domaine lucratif (dixit lui-même) des essais en grand format pour les jeunes lecteurs. Entre 1960 et 1972, il publia environ soixante-dix essais, essentiellement dans ses domaines de prédilection tels que la préhistoire, l'archéologie et l'exploration. Dans la même période, il écrivit également de nombreux romans de porno soft sous le nom de Don Elliot ou Eliot.

On raconte que ce fut Frederik Pohl, alors rédacteur en chef de Galaxy, qui ramena Robert Silverberg à la science-fiction en parvenant à le convaincre qu'un nouveau type de récit, plus littéraire, pouvait se vendre. Les nouveaux textes de Silverberg, par rapport aux précédents, témoignaient d'une plus grande profondeur dans le développement des personnages et d'une plus grande émotion. Les intrigues devenaient plus denses, les personnages commenaient à prendre vie. Il se mit à s'inspirer non seulement des auteurs de SF à succès de l'époque, mais aussi des meilleurs écrivains de tous les domaines, des Grecs classiques aux matres modernes, intégrant enfin à son uvre cet autre aspect de sa personnalité. Les événements prirent alors une tournure moins prévisible.

Vers la fin des années soixante, Silverberg céda presque entièrement au côté le plus sombre de sa personnalité pour raconter des histoires de solitude et d'isolation. Libéré de la nécessité de conclure ses récits sur une note positive et héroque (les gots des éditeurs et des lecteurs ayant changé), les textes de Silverberg se firent plus sombres, avec une conclusion souvent pessimiste ou ambigu. Cette gravité des thèmes s'accompagna d'une quête de transcendance, perceptible de bien des faons dans bien des récits. Si l'existence humaine est inéluctablement vouée au malheur, il doit exister quelque part une alternative.

Les œuvres majeures de cette période sont Les Ailes de la nuit, L'Oreille interne, La Tour de verre, Un jeu cruel, Les Profondeurs de la Terre, Le Livre des crânes et Shadrak dans la fournaise. Parmi les textes courts franchement excellents figurent La danse au soleil, Né avec les morts, Caliban et Dans les crocs de l'entropie. Pratiquement tout ce qui date de 1969 à 1974 est de grande qualité. C'est la période qui lui valut la plus grande concentration de prix.

En 1973, il recommenait à souffrir de ce qu'on qualifierait aujourd'hui de burn-out ou de surmenage, quoique d'une toute autre sorte qu'en 1959. La première fois, il était frustré par la faiblesse des critères qui prévalaient dans le domaine SF. Cette fois-ci, il se sentait vidé par l'intensité de l'effort nécessaire pour produire le type d'écrits qu'il exigeait de lui-même. Il cessa totalement d'écrire des nouvelles, puis produisit encore quelques romans avant d'annoncer publiquement sa retraite (une fois de plus). Sa production prodigieuse, lors des décennies précédentes, rendait ce départ à la fois nécessaire et possible.

Renaissance : Majipoor et au-delà

Malgré les nombreuses supplications provenant des éditeurs comme des fans, il s'y tint jusqu'en 1978, date à laquelle il écrivit Le Château de Lord Valentin. Sa retraite s'avéra n'avoir été qu'un congé sabbatique. Ce ne fut qu'en 1980 qu'il revint à la forme courte, avec En attendant le cataclysme, qu'il avait promis à Harlan Ellison (en 1975) pour le recueil Medea.

Dans l'ensemble, les œuvres des années 1980 et 1990 étaient plus longues et beaucoup plus riches, caractérisées par une plus grande profondeur dans les personnages et les intrigues, même s'il leur manquait peut-être l'intensité personnelle de ses œuvres du début des années 1970. L'un des aspects qui me frappent toujours dans les œuvres les plus récentes de Robert Silverberg, c'est l'affection qu'il semble avoir pour tous ses personnages, même les plus louches. Dans ses écrits, il ne porte aucun jugement sur les protagonistes, qu'il présente comme des gens ayant leur propre vie, leurs propres pensées et motivations, aussi différentes soient-elles parfois des nôtres. Même les cannibales sont traités équitablement. Je ne veux pas dire par là que les textes sont plats ou manquent d'action. Loin de là. Ils sont hantés par la notion de conflit et ne se contentent jamais d'aborder les questions sous un angle unique. Et puis, de toute faon, a-t-on vraiment besoin de carton pâte et de méchants aux dialogues stéréotypés ?

Sur un plan personnel, les années 1980 apportèrent d'autres changements : il divora de sa première épouse Barbara en 1986 et épousa l'auteur Karen Haber l'année suivante. Il a collaboré avec Ms Haber sur divers projets, parmi lesquels le roman La Saison des mutants. Ils ont également édité plusieurs anthologies ensemble.

Parmi mes romans préférés de la période post-Valentin figurent L'étoile des gitans, Tom O'Bedlam, et la plupart des livres du cycle de Majipoor (surtout les trois premiers : Le Château de Lord Valentin, Chroniques de Majipoor et Valentin de Majipoor). J'ai aussi beaucoup apprécié deux livres qui ne relèvent pas de la science-fiction : Gilgamesh, roi d'Ourouk et Le Seigneur des Ténèbres. Il a produit pléthore d'excellentes nouvelles durant cette période. Parmi les plus remarquables : Entre un soldat, puis un autre, La Maison en os, Notre-Dame des Sauropodes, Le Pape des chimpanzés, La Compagne secrète, Thèbes aux cent portes et Un millier de pas sur la via Dolorosa.

Il vit actuellement à San Francisco avec son épouse, Karen Haber. Parmi ses dernières publications, citons les romans Le Grand silence et Le Long chemin du retour, plus les derniers livres du cycle de Majipoor, une trilogie qui se déroule bien avant l'époque de Valentin (Les Sorciers de Majipoor, Prestimion le Coronal et Le Roi des rêves). Il a également publié trois grosses anthologies : Légendes et Légendes II (fantasy) et Horizons lointains (SF). Beaucoup de ses meilleures œuvres des années 1970 ont été rééditées, et 2003 a vu la publication de Roma Æterna.

Il est long, le chemin parcouru depuis le gamin effronté de New York qui crachait du texte aussi vite que les revues voulaient bien l'acheter.

production : Jean-Louis Peyre
translation : Mélanie Fazi
in mémoriam Jacques Chambon